Les gens du Ferret
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Bernard Chabbert, collectionneur d’avions de légende

Le magnétisme du bassin attire des personnalités hors du commun. Bernard Chabbert fait parti de ces hommes de passion qui ont choisi notre paradis comme cadre de vie. Et magie des rencontres inattendues, au salon du livre d’Arès, j’ai passé deux jours à la table d’un des plus grands journalistes aéronautique français. Il présentait son livre sur l’extraordinaire épopée de l’espace : Les pionniers de la conquête spatiale de 1944, L’homme-fusée aux éditions Privat. J’étais là pour le Cap Ferret du Paradis à l’Enfer.

Rencontre au Salon du livre d’Ares

Entre conférences et dédicaces, nous avons échangé sur l’aviation, ses débuts, ses figures mythiques et ses belles machines. On s’est quitté sur une invitation à découvrir sa collection d’avions anciens installée sur l’aérodrome d’Andernos. J’étais très tenté de venir voir en vrai, le superbe Stearman PT17 bleu et jaune qui bourdonne dans le ciel du bassin en été.

le Boeing Stearman, avion d’entrainement de l’US Army durant les années 30 et 40

Fin octobre, je suis allée au hangar et là, le choc. Imaginez une exposition statique parfaitement mis en scène et éclairé par une immense verrière ; le spectacle est rarissime. Naturellement j’ai craqué pour le biplan et son gros moteur en étoile. Je l’adore avec son look vintage. Je me suis rêvée survolant le bassin dans ce jouet pour les grands. Mais celui qui m’a le plus ému, la star de la collection, c’est le Lockheed 12A. L’emblématique liner des années 30 malheureusement connu pour un fait tragique de l’histoire de l’aviation.

Le Lockheed Electra de Bernard Chabbert à Andernos. Premier avion Lockheed entièrement métal.1er vol en 1934

Rappel pour les passionnés :

En 1937, Amelia Earhart tente un tour du monde avec son Lockheed Electra 10E au départ Miami. Elle descend vers l’Amérique centrale, traverse l’Atlantique, l’afrique d’Ouest en Est, rejoint Singapour puis l’Australie et entame la traversée du Pacifique. Elle n’atteindra jamais l’île d’Howland. Le 2 juillet, elle annonce à la radio ‘Nous faisons route Nord et Sud’ puis les ondes se taisent. Silence absolu. Une des pionnières de l’aviation, une conquérante au magnifique palmarès disparaît.

On ne sait rien de ce qu’il est advenu de la pilote et de son navigateur, ni des causes de leur disparition. Ce qui est certain, c’est que le Lockheed L.10 est une bonne machine et qu’il n’est pas à blâmer.

 Bernard Chabbert vole régulièrement sur son avion. Il en parle tellement bien que je préfère le laisser nous le présenter. Voici mon entretien avec ce grand monsieur.

 L’aviation et toi c’est une histoire qui débute comment ?

Mon papa est entré aux lignes Latécoère en 1926, comme pilote. Il aurait du être notaire près de Mazamet, mais il avait succombé aux appels de l’aventure de l’aviation naissante. Et donc il n’a jamais été notaire, mais est devenu l’un des fondateurs d’Air France. J’ai grandi là-dedans, au milieu des avions romantiques d’alors, comme les magnifiques Constellation, et très tôt j’ai eu le privilège de parcourir la planète. Gamin, j’ai naturellement voulu être pilote de ligne, mais je portais des lunettes et c’est resté un rêve contrarié. Alors comme du côté de ma maman italienne c’était une famille d’écrivains et littérateurs, et comme l’un des grands amis de mes parents était un certain Antoine de Saint Exupéry, j’ai bifurqué vers l’écriture et le journalisme, mais sans oublier qu’à quinze ans j’avais commencé à piloter et que ça m’était absolument nécessaire.

En résumé, ça s’est passé ainsi. Et j’ai épousé une hôtesse de l’air qui vola longtemps sur Concorde, et nous avons fait un fils qui pilote les plus beaux longs-courriers autour de la planète… Les chats ne font pas des chiens.

 

3 dates à retenir de ton parcours ?

En 1960, j’ai été lâché en solo. En 1971, j’ai été envoyé pour la première fois à Houston pour couvrir une mission lunaire Apollo. En 2009, avec ma femme et mon fils, nous avons traversé l’Afrique avec notre vieux mais magnifique Lockheed Electra pour participer au tournage d' »Amelia », le film consacré à Amelia Earhart (avec Richard Gere et Hilary Swank), et ce faisant nous avons effectué un étonnant voyage dans l’espace-temps…

Ton modèle, ton mentor ?

Antoine de Saint Exupéry, qui a su vivre aussi intensément les aventures de l’esprit et les aventures matérielles, vivre aussi bien dans la technique que dans la philosophie.

Pourquoi avoir choisi Andernos pour y héberger ta collection ?

Au début des années 90, je cherchais à créer une émission de télévision qui parlerait des aventures dans le ciel comme Thalassa parlait des aventures océaniques. La direction de France 3 Aquitaine basée à Bordeaux accepta de tenter l’expérience, et nous y avons mis sur pied « Pégase », le magazine du ciel. Du coup nous nous sommes installés dans la région, et finalement nous avons trouvé à Andernos le spot idéal… Les plages superbes, le Bassin avec ses marées et ses paysages toujours changeants, une petite ville où on trouve tout et le reste, un petit aérodrome en herbe, et des gens authentiques.

L’idée de cette collection, elle est venue comment ?

Ca s’est fait tout seul, autour de ces avions nés durant l’âge d’or de l’aviation, c’est à dire les années 30. Ce sont des avions dessinés par de véritables artistes-ingénieurs, des machines volantes qui sont plus des créatures que des créations, avec une personnalité terriblement romantique. On en achète un, puis un second se présente, puis un troisième… Et ça devient une petite collection.

Et si on parlait du Lockheed L-12 Electra, le trésor de ta collection ?

C’est effectivement un trésor, une icône rarissime…

Quelques caractéristiques simples :

  • Date de production :celui-ci, le numéro de série 87, a été construit en 1940/41. La série avait débuté en 1936, chez Lockheed à Burbank, un faubourg du nord de Los Angeles.
  • Nombre de modèles produits: Environ 200, dont la moitié en version de bombardement pour l’aviation militaire des Indes Néerlandaises.
  • Nombre d’exemplaire encore en état de vol : Actuellement 9, avec deux ou trois autres en cours de reconstruction ou restoration.

Un des deux moteurs 9 cylindres en étoiles. Imagine le bruit…

En En quoi, l’exemplaire d’Andernos est-il remarquable ?

D’abord c’est le seul basé en Europe. Ensuite il est des survivants celui qui a le moins volé, avec pas encore 5000 heures de vol depuis neuf, les autres ayant jusqu’à 18.000 heures. Puis celui-ci a vécu une vie extraordinaire: à peine construit il a été utilisé pour le tournage de « Casablanca », puis a été réquisitionné après Pearl Harbour par l’US Navy, envoyé à Londres en 42 pour servir de transport particulier pour l’état major de l’US Navy en Angleterre. Il a transporté Eisenhower lors de la première inspection aérienne des plages du débarquement en Normandie, puis a été versé à la Royal Air Force où il a servi au repérage des sous-marins allemands transitant par le canal d’Irlande. A la fin de la guerre il a été récupéré par Sidney Cotton, un grand personnage de l’aviation britannique, qui a servi de modèle à son ami Ian Fleming pour le personnage de Bond, James Bond… Cotton, qui avait inventé le concept de reconnaissance stratégique en 1939, l’a utilisé pour certaines missions d’espionnage, jusqu’en 1952. Ensuite l’avion est devenu avion de ligne, pour une petite compagnie française basée à Cannes, Mercure. Il a volé en lignes régulières et comme transport à la demande entre la Côte d’Azur et la Corse, jusqu’à ce que Mercure ferme. Il a ensuite été récupéré par un collectionneur franco-suisse, passionné de voitures et d’avions. A la mort de celui ci il a été temporairement la propriété d’un collectionneur français, qui nous l’a vendu en 2000. Nous avons passé quelques années à le ramener à un standard technique correct, puis il est devenu un avion de meetings aériens, et aussi il est redevenu acteur de cinéma en jouant dans « Amelia », en Afrique du Sud, ce ui a constitué une sorte d’exploit façon années 30…

Bernard Chabbert

La cabine intérieure du petit liner. Visite émouvante comme un retour au début des voyages aériens.

  • Un tableau de bord d’origine avec aiguilles et cadrans

    L’indispensable Check-list avant mise en route et décollage

    Lockheed Electra

    Manettes de commande, gaz, hélice et richesse. On pousse ?

    Part d’éléments d’origine…

Pratiquement tout. Lorsque nous l’avons acheté, les experts du NASM de Washington nous ont dit que si on refaisait certaines choses, comme l’intérieur d’origine un peu fané mais pas abîmé, on serait des assassins. Donc hormis les rares modifications mécaniques de sécurité, il est une vraie capsule temporelle qui nous vient directement des années 30/40.

  • Où peut-on le voir voler ?

A Andernos, de temps en temps, après le printemps. Puis dans quelques meetings, comme celui de la Ferté-Alais à la Pentecôte, et en 2019 en Suisse à Yverdon, à Melun et quelques autres manifestations.

  • Une jolie histoire, le tournage du film sur Amelia Earhart…

Tout propriétaire d’Electra rêve de voir son avion utilisé pour rendre hommage à Amelia Earhart, l’une des femmes les plus célébres des années 30. Aviatrice, conférencière, féministe avant l’heure mais sans extrêmisme, elle a disparu en Electra lors d’une tentative de tour du monde en 1937, perdue dans le Pacifique. Elle est pour tous les aviateurs une véritable idole.

Et donc je reçois un jour un e-mail venant d’Hollywood, signé d’une fameux producteur, qui me demande si je suis d’accord pour leur louer l’avion pour le tournage de ce biopic consacré à Amelia, tournage qui aura lieu en Afrique du Sud…

Evidemment je dis oui, et nous nous embarquons avec famille et quelques amis dans une aventure étalée sur six mois. On vole jusqu’au Cap, on tourne autour de l’Afrique du Sud durant cinq semaines, on travaille avec une équipe de haute volée (Hilary Swank, Richard Gere, Christopher Eccleston, Mira Nair, et d’autres professionnels souvent oscarisés), et finalement on ramène l’avion après avoir vécu en vrai une tranche d’aventure directement importée des années 30, que personne sans doute ne revivra jamais… Ce fut plus que mémorable.

 

L’avion :

  • Longueur : 13 mètres
  • Nombre de places en cabine : 8, dont deux pilotes.
  • Usage : Transport public.
  • Vitesse de croisière : 330 km/h
  • Autonomie : 1400 kilomètres
  • Son Palmarès ?

Cet avion est le seul avion de transport jamais construit a n’avoir jamais été l’objet d’un Service Bulletin de l’administration américaine, la FAA, tellement il a été bien pensé et construit. L’Electra a aussi été considéré par le musée d’art moderne de Chicago comme faisant partie des dix oeuvres d’art d’origine industrielle créée au XXème siècle (et seul avion de cette sélection). C’est effectivement un chef d’ouvre art-déco au plan de l’esthétique, et son auteur est le célébrissime Kelly Johnson, l’un des cinq plus grands ingénieurs de l’histoire de l’aviation…

 

Merci Bernard d’avoir pris le temps de ce long entretien. A mieux connaître le mythique Lockheed, je mesure la valeur historique et sentimentale d’un tel avion. On se donne RDV au printemps pour la remise en route après hivernage. Je reviendrais avec plaisir voir Hazy Lilly reprendre du service.

 

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2 commentaires

  1. Shelby dit

    Très bel article Sophie et quelle belle rencontre!
    Je regrette beaucoup Pégase, je trouve qu’il y a trop peu d’émissions consacrées à l’aviation et c’est dommage!
    Belle journée…

    J'aime

    • Merci Shelby. J’avoue, le personnage est impressionnant. De lui, je ne connaissais que les éditoriaux dans les magazines d’aviation. Et c’était chouette de le rencontrer en vrai. Il a une connaissance encyclopédique de l’aviation. On l’écouterait des heures.

      J'aime

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